Bar caché Paris : l'histoire interdite des speakeasys
- 17 juin
- 8 min de lecture
Vous êtes devant une porte banale, sans enseigne, sans poignée visible. Un interphone discret, parfois un judas, rarement un nom. Derrière, un bar caché à Paris dont personne n'affiche l'existence. Son histoire commence bien avant Instagram, dans les caves de la Prohibition et les sous-sols haussmanniens que la ville a oublié de fermer. L'application audioguide Altava Odyssey vous explique pourquoi les speakeasys parisiens ne sont pas nés d'une tendance déco. Paris a toujours eu cette habitude de cacher ce qui compte : ses villages cachés en sont un autre exemple, à ciel ouvert.

Un speakeasy à Paris, c'est quoi exactement ?
Un vrai speakeasy est un bar délibérément invisible depuis la rue, dont l'accès repose sur un code, une recommandation ou une porte dérobée. Le terme vient de l'anglais américain "speak easy" : parler doucement, ne pas se faire remarquer. Il désigne à l'origine les débits de boissons clandestins qui fleurissent aux États-Unis entre 1920 et 1933, pendant la Prohibition. Pas un décor. Un mode de survie.
Ce que Paris a fait de ce modèle est plus subtil. La moitié des bars qui se réclament aujourd'hui du label speakeasy sont en réalité des bars classiques habillés en décor années folles : fauteuils Chesterfield, cocktails sur ardoise, éclairage tamisé. L'esthétique sans l'histoire.

Un vrai bar caché parisien, lui, se distingue par trois éléments concrets. Une entrée dissimulée : porte dérobée, passage dans un autre commerce, sonnette sans indication. Un accès conditionné : réservation, mot de passe ou recommandation. Et souvent un espace soustrait à la vue : sous-sol, arrière-cour, cave voûtée. Sauriez-vous les reconnaître ? La suite vous donne les clés.
Comment la Prohibition américaine a inventé le bar caché parisien
Paris doit sa culture du boire caché à une loi américaine que les Français n'ont jamais votée.
Le Volstead Act, promulgué en octobre 1919, interdit la fabrication et la vente d'alcool sur tout le territoire des États-Unis. Ce qui s'ensuit est l'une des migrations culturelles les plus décisives de l'histoire de Paris.

Entre 1920 et 1930, plusieurs dizaines de milliers d'Américains s'installent dans la capitale française : artistes, écrivains, journalistes, et avec eux, des barmen. Pendant ce temps là, Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés se couvrent de bars à cocktails, de caves improvisées, d'arrière-salles aménagées à la hâte dans des hôtels particuliers. C'est cette décennie qui forge le modèle parisien du bar discret : accessible aux initiés, invisible de la rue, situé de préférence en sous-sol pour éloigner le bruit de la chaussée.
Le Jockey Club et la Closerie des Lilas
En 1923, le Jockey Club, boulevard du Montparnasse, s'impose comme le quartier général de la bohème américaine. Ernest Hemingway, Henry Miller, Man Ray y consomment des cocktails que l'Amérique leur a interdits. La Closerie des Lilas, quelques rues plus loin, tient le même rôle pour une clientèle plus littéraire.

Ce que peu de visiteurs savent : nombre de ces établissements disposaient d'une salle principale accessible à tous et d'une arrière-salle réservée aux habitués, où la qualité des spiritueux était nettement supérieure. La structure à double espace, visible en façade et confidentiel en retrait, est directement héritée de cette époque. Elle est encore le principe de fonctionnement de la plupart des bars secrets parisiens d'aujourd'hui.
D'ailleurs, Harry's New York Bar, ouvert en 1911 rue Daunou, incarne parfaitement cette continuité. Son sous-sol, le "Sank Roo Doe Noo", transcription phonétique de son adresse que les soldats américains apprenaient par coeur, fut l'un des premiers espaces de ce type à Paris. L'endroit prétend avoir inventé le Bloody Mary en 1921. Vrai ou pas, l'anecdote dit tout de la mythologie qui entoure ces lieux.
Le secret des bars cachés sous la rue
Sous les trottoirs haussmanniens court un réseau de caves voûtées. Le terme désigne des espaces souterrains dont le plafond forme une voûte en berceau ou en croisée d'ogives, construits pour la plupart entre le XIIe et le XVIIIe siècle. Ces volumes ont d'abord stocké le vin, le charbon, les marchandises des commerçants du rez-de-chaussée.

Haussmann, en rasant et reconstruisant Paris entre 1853 et 1870, a conservé ces infrastructures souterraines sous les immeubles neufs. Résultat : sous certains immeubles haussmannien typique se trouvent une ou plusieurs caves voûtées, souvent reliées par des couloirs, parfois communicantes entre deux bâtiments voisins. Ces caves ne sont d'ailleurs qu'une partie de ce que Paris cache sous ses pieds. Le Paris souterrain recèle des volumes bien plus vastes, dont certains sont encore accessibles au public.
Ces volumes offrent trois avantages que le rez-de-chaussée ne peut pas donner : une isolation acoustique naturelle, une fraîcheur constante favorable, et une invisibilité totale depuis l'espace public.
En fait, cette architecture impose aussi sa propre esthétique. Une cave voûtée ne se décore pas comme un loft. La pierre apparente, les arcs surbaissés, les murs épais de 60 centimètres créent une atmosphère que aucun décorateur ne peut vraiment reproduire à l'identique. Les meilleurs speakeasys parisiens le savent : ils n'interviennent presque pas sur la structure, ils l'habitent. Cette esthétique du retrait se retrouve ailleurs dans le Paris discret, par exemple sous les passages couverts du XIXe siècle.
Sauriez-vous reconnaître une entrée de speakeasy ?

Quatre indices architecturaux à chercher avant d'entrer. Une sonnette sans plaque nominative, ou avec un nom de société fictif. Une porte de service (métal brut, pas de poignée décorative) intégrée dans une façade commerciale. Un escalier immédiatement derrière la porte d'entrée, qui descend plutôt qu'il ne monte. Un soupirail (petite fenêtre grillée au niveau du trottoir) qui laisse passer de la lumière ou du bruit en soirée. Ces indices sont délibérément discrets. L'entrée d'un vrai bar clandestin parisien est conçue pour ne pas exister aux yeux du passant qui ne sait pas ce qu'il cherche.
Les adresses de 9 bars cachés à Paris
Voici neuf adresses sélectionnées non pour leur visibilité, mais pour ce que leur histoire dit de Paris. Chacune illustre un aspect du modèle décrit plus haut : origine américaine, architecture souterraine, ou héritage d'un Paris qui aimait boire à l'abri des regards.
Les speakeasys avec mot de passe, sonnette ou porte dérobée
Le Moonshiner (75011) : rue Sedaine, derrière la pizzeria Da Mimmo. Une porte à l'arrière de la salle de restaurant donne accès au bar. Le nom est une référence directe aux bootleggers américains de la Prohibition, ces contrebandiers d'alcool qui distillaient en secret. L'espace est une cave basse de plafond, pierre apparente, ambiance exactement conforme à l'étymologie du lieu.
Candelaria (75003) : rue de Bretagne. La taqueria en façade est accessible à tous. La porte au fond de la salle, elle, mène à un bar à cocktails que les habitués du Marais connaissent depuis 2011. Le modèle de la double porte, hérité des années folles, appliqué à un restaurant mexicain. Pour ceux qui veulent pousser le Marais plus loin, ses hôtels particuliers et leurs cours cachées obéissent exactement à la même logique : une façade banale, un monde derrière.
Prescription Cocktail Club (75006) : rue Mazarine, Saint-Germain-des-Prés. Pas d'enseigne en façade. Un interphone. Une porte qui ne ressemble à rien. L'intérieur, en revanche, est un hommage explicite aux bar clandestins américains des années 1920 : bibliothèque en trompe-l'oeil, éclairage réduit, service au compte-gouttes.
Little Red Door (75003) : rue de Bretagne. L'enseigne se résume à une porte rouge dans un mur de pierres. Le bar derrière est aujourd'hui connu des professionnels de la cocktailerie internationale. Ce que peu de clients remarquent : la cave voûtée dans laquelle il est installé date du XVIIe siècle. Les arcs que vous voyez au plafond ont précédé Louis XIV.
Les bars dans une cave classée ou un sous-sol historique
Harry's New York Bar (75002) : 5 rue Daunou. L'adresse la plus ancienne de cette liste, et la plus directement liée à la Prohibition. Ouvert en 1911 par un jockey écossais, repris par un Américain en 1923, Harry's est l'un des rares bars parisiens qui peut revendiquer une continuité directe avec la période des speakeasys. Son sous-sol, le "piano bar", a vu Gershwin travailler sur Un Américain à Paris en 1928. Le décor n'a pratiquement pas changé depuis.
Bar du Carmen (75009) : rue Duperré. L'immeuble est l'ancien hôtel particulier de Georges Bizet, compositeur de Carmen, mort ici en 1875. Le bar occupe les anciens salons du rez-de-chaussée. Pas de cave voûtée ici, mais un exemple rare de bar caché pour une autre raison : la façade haussmannienne de l'immeuble ne donne aucun indice de ce qui se passe derrière. Aucune enseigne depuis la rue.
Le Syndicat (75010) : rue du Faubourg-Saint-Denis. Ce bar à cocktails installé dans une cave voûtée se distingue par un positionnement éditorial intéressant : tous les spiritueux servis sont exclusivement français. Pas de whisky écossais, pas de gin londonien. Un manifeste autant qu'un bar, dans un des quartiers les plus anciens de Paris. À quelques numéros de là, le Passage Brady et son histoire indienne vous réservent une autre forme de surprise géographique.
Mabel (75002) : rue Saint-Sauveur. L'accès se fait par une porte de service dans l'entrée d'un immeuble d'habitation, sans indication extérieure. L'espace intérieur est une cave à deux niveaux, dont le niveau inférieur est accessible par un escalier en colimaçon. L'un des bars cachés les plus fidèles au modèle architectural décrit plus haut.
Bisou (75018) : rue des Abbesses, Montmartre. Ce bar insolite parisien occupe une ancienne cave de stockage sous un immeuble de la Butte. L'accès depuis la rue se fait par une ruelle discrète. Ce que l'enseigne ne dit pas : l'espace est l'une des rares caves de Montmartre encore accessibles au public. Dans ce quartier, le gypse a fragilisé la roche et condamné la plupart des sous-sols au XIXe siècle, pour risque d'effondrement.
Pourquoi Paris est devenu la capitale des bars cachés
Les bars cachés de Paris ne sont pas une invention de décorateurs. Ils sont le résultat d'une histoire précise : une loi américaine de 1919, des expatriés qui ont choisi Paris pour boire librement, et une géologie souterraine que Haussmann n'a pas osé détruire.
Chaque porte sans enseigne, chaque sonnette sans nom, chaque escalier qui descend plutôt qu'il ne monte raconte cette continuité. Ce que vous cherchez quand vous poussez la porte d'un speakeasy parisien, ce n'est pas un cocktail. Et si la soirée ne fait que commencer, il existe bien d'autres façons de prolonger la nuit dans Paris.
Bien entendu, l'expérience est différente selon que vous connaissez l'histoire ou non. Pour la prochaine adresse, vous savez maintenant ce qu'il faut regarder. Et si l'envie vous prend d'appliquer la même méthode ailleurs, le Père-Lachaise se visite aussi sans guide. Mêmes ressorts : une entrée connue de tous, et des secrets que seuls les initiés remarquent.
FAQ sur les bars cachés à Paris
C'est quoi exactement un speakeasy ?
Un speakeasy est un bar invisible depuis la rue, dont l'accès repose sur la discrétion. Le terme naît aux États-Unis pendant la Prohibition (1920-1933). À Paris, il désigne tout établissement dont l'entrée est dissimulée ou conditionnée à un code, une réservation ou une recommandation.
Comment trouver un bar caché à Paris ?
Les vrais bars cachés parisiens ne se trouvent pas par hasard. Cherchez une sonnette sans nom dans une façade commerciale, une porte de service dans un restaurant, ou un interphone discret sans indication. Les adresses se transmettent par recommandation ou se réservent en ligne, souvent sans que le nom du lieu apparaisse en façade.
Les bars cachés de Paris sont-ils payants à l'entrée ?
Non : pas de droit d'entrée. L'immense majorité des speakeasys parisiens sélectionnent par la réservation obligatoire ou la connaissance de l'accès, pas par un tarif. Comptez en revanche des cocktails à 14-18 euros en moyenne, légèrement au-dessus des bars classiques du même quartier.
Quel arrondissement concentre les meilleurs speakeasys de Paris ?
Le Marais, Pigalle et les grands boulevards concentrent le plus. Ces quartiers partagent une densité de caves voûtées élevée et une histoire nocturne dense depuis le XIXe siècle. Saint-Germain-des-Prés (6e) reste la référence historique, directement héritée de la période américaine des années folles. Tous ces quartiers se rejoignent à pied en moins d'une heure : notre guide pour visiter Paris à pied vous trace l'itinéraire.
Quelle différence entre un speakeasy et un bar classique ?
La différence tient à l'intention, pas à l'esthétique. Un bar classique cherche à être visible depuis la rue. Un speakeasy cherche délibérément à ne pas l'être : entrée codée, pas d'enseigne, accès conditionné. L'ambiance "années folles" est souvent présente dans les deux, mais dans un vrai bar caché parisien, elle est le reflet d'une histoire réelle, pas un habillage décoratif.




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