Comprendre l'architecture baroque : 5 façades à Paris
- 3 juil.
- 10 min de lecture
Face au pont des Arts, l'Institut de France impose sa façade : belle, imposante, que beaucoup rangent un peu vite dans le "classique". C'est pourtant un manifeste architecture baroque, signé par un cardinal italien et un architecte qui a osé tordre les règles de Louis XIV. Comprendre ce style, c'est apprendre à lire 5 indices que les historiens d'art repèrent en un coup d'œil. Cet article donne les clés ; nos audioguides Altava Odyssey racontent le reste, devant chaque monument.

Si vous connaissez déjà les caractéristiques de l'architecture gothique parisienne (Notre-Dame, la Sainte-Chapelle), vous avez la base. Le baroque arrive 400 ans plus tard pour contredire la verticalité gothique et corrompre la rigueur classique. Voyons comment.
L'architecture baroque, c'est quoi exactement ?
L'architecture baroque est un style né à Rome au début du XVIIe siècle, caractérisé par l'opulence des décors, la théâtralité des façades et le détournement assumé des règles antiques.
Né dans les années 1620, le mouvement s'épanouit avec deux architectes rivaux : Gian Lorenzo Bernini, dit le Bernin, et Francesco Borromini. C'est l'époque où le Saint-Siège, sorti victorieux du Concile de Trente, veut une architecture qui en impose à la fois aux fidèles et aux protestants. Les courbes prennent le pouvoir, les angles droits reculent.
Le mot lui-même est révélateur. "Baroque" vient du portugais barroco, qui désigne une perle de forme irrégulière. Le terme, péjoratif au départ, devient un compliment à mesure que le style séduit les cours européennes.
En France, le baroque débarque dans les bagages d'un homme : Jules Mazarin, ce cardinal italien devenu Premier ministre de Louis XIV. Dès les années 1640, il importe des artistes, des architectes et un goût pour les décors exubérants qui contraste avec la sobriété de la cour de France. C'est ce que les historiens appellent le style baroque à la française, ou "style Mazarin".
Pourquoi les historiens hésitent à parler d'architecture baroque en France ?
En France, les historiens parlent plus volontiers de "classicisme tardif" ou de "style Mazarin" que de baroque pur. Les architectes français ont gardé la rigueur antique en y ajoutant des décors, sans jamais rompre avec les règles.
En fait, il n'y a pas d'innovation architecturale propre au baroque français. Les colonnes restent corinthiennes ou ioniques, les frontons restent en place, les ordres antiques sont respectés. Ce qui change, c'est l'intensité du décor : on multiplie les pilastres, on alourdit les frontons, on remplit chaque écoinçon (cet espace triangulaire entre un arc et son cadre).

D'ailleurs, l'écoinçon est typiquement l'endroit où le baroque vient nicher ses anges joufflus quand le classique le laisse vide. C'est toute la différence entre les deux mouvements, résumée dans un détail : la rigueur de l'architecture classique respecte le silence, le baroque a horreur du vide.
Paris compte peu de monuments "purement" baroques au sens romain du terme. En revanche, la ville abrite beaucoup d'édifices "à la frontière", où la rigueur classique française flirte avec les excès italiens. L'Hôtel Salé, dans le Marais, en est l'archétype : sa façade côté rue de Thorigny est ouvertement baroque, celle côté jardin reste résolument classique. Le même bâtiment, deux langues architecturales selon le point de vue.
Baroque ou classique : la différence en 5 points
Colonnes : le classique en met une par niveau ; le baroque invente l'ordre colossal, une colonne pour deux étages.
Frontons : triangulaires et stricts chez le classique ; semi-circulaires, brisés ou interrompus chez le baroque.
Décor : moulures discrètes côté classique ; putti, volutes et feuilles d'acanthe à profusion côté baroque.
Dôme : posé sur l'édifice chez le classique ; surélevé sur un tambour percé de fenêtres chez le baroque.
Esprit : le classique respecte le silence, le baroque a horreur du vide.
5 indices pour reconnaître l'architecture baroque sur une façade
Face à un édifice ancien parisien, sauriez-vous dire en trente secondes s'il penche vers le classique ou vers le baroque ? Voici les 5 indices à scanner, dans l'ordre où l'œil les attrape. Ils résument les principales caractéristiques de l'architecture baroque française.

Indice 1 : L'ordre colossal qui écrase deux niveaux
L'ordre colossal, c'est lorsqu'une colonne ou un pilastre embrasse au moins deux niveaux d'élévation sur une façade, lui donnant une impression écrasante de grandeur.
Pour rappel, les Grecs avaient codifié leurs colonnes par "ordres" (dorique, ionique, corinthien). Chaque colonne portait un niveau, un seul. L'ordre colossal, c'est l'inverse : une seule colonne, plusieurs étages d'un coup. Le procédé existait dans l'Antiquité tardive, mais c'est le baroque qui en fait sa signature.
L'exemple parisien le plus évident est l'Institut de France, l'ancien Collège des Quatre-Nations, construit par Louis Le Vau à partir de 1662. Le pavillon central comporte deux niveaux d'élévation, mais les colonnes qui le rythment courent sur toute la hauteur. C'est un édifice qui mime le palais romain plus que le château français.
Un chiffre fou : ce chantier a été financé par le testament de Mazarin. Le cardinal avait légué deux millions de livres à sa mort en 1661, pour fonder un collège accueillant les jeunes nobles des "quatre nations" rattachées à la France par les traités de Westphalie. Le cardinal italien avait donc préparé son legs baroque jusque dans la tombe.
Indice 2 : L'entasis, ce trompe-l'œil hérité du Parthénon
L'entasis, c'est ce léger renflement convexe au milieu du fût d'une colonne, hérité des temples grecs, qui corrige l'illusion d'optique lorsqu'on regarde la colonne de loin.
Les colonnes de l'Institut de France ne sont pas tout à fait droites : leur ventre est imperceptiblement gonflé. Cette technique vient du Parthénon d'Athènes, au Ve siècle avant notre ère, où les architectes Ictinos et Callicratès l'utilisaient pour que leurs colonnes paraissent verticales lorsqu'on les regardait de plusieurs dizaines de mètres.
Le baroque parisien remet l'entasis au goût du jour. Pourquoi ? Parce que ses architectes ont relu Vitruve, l'auteur antique le plus lu au XVIIe siècle, et qu'ils veulent montrer qu'ils en savent plus que les classiques sur l'Antiquité. Le baroque, c'est aussi cette érudition ostentatoire qui s'affiche dans la pierre.
Indice 3 : La profusion de décors, ou "le baroque a horreur du vide"
Là où une façade classique aligne quelques moulures discrètes, une façade baroque accumule putti, feuilles d'acanthe, volutes, allégories et bas-reliefs sur chaque centimètre carré.
Direction le Marais, devant l'Hôtel Salé, qui abrite aujourd'hui le Musée Picasso. Le bâtiment a été construit entre 1656 et 1659 pour Pierre Aubert de Fontenay, un fermier général qui collectait l'impôt sur le sel. D'où le surnom moqueur de "Salé". Ce bâtiment matérialise mieux que tout autre la transition entre classique et baroque à Paris. C'est l'une des plus belles curiosités secrètes du Marais.
Le fronton semi-circulaire, côté rue de Thorigny, porte des "putti", ces enfants angelots dénudés qui symbolisent la filiation au sein d'une famille noble. Ils encadrent deux figures féminines allégoriques et un blason aujourd'hui effacé : celui de la famille d'Aubert. Sous le blason, deux chiens et un casque de guerrier rappellent le goût du commanditaire pour la chasse.
Détail que peu remarquent : les plumes, feuilles d'acanthe (ces motifs végétaux dentelés inspirés d'une plante méditerranéenne) et volutes qui surmontent le fronton sont un motif récurrent du mouvement baroque débutant. Le classique français, lui, laisse cet emplacement nu ou n'y place qu'un cartouche sobre.

Indice 4 : Le fronton semi-circulaire, signature du baroque
Là où l'architecture classique impose le fronton triangulaire strict, le baroque introduit le fronton semi-circulaire, brisé ou interrompu, jouant avec les courbes pour dramatiser la façade.
L'exemple parisien à connaître : l'église du Val-de-Grâce, dans le 5e arrondissement. Sa façade, rue Saint-Jacques, affiche immédiatement la profusion : colonnes corinthiennes doublées, niches habitées par des statues, et surtout un couronnement supérieur curviligne qui rompt avec la rigueur antique.
L'histoire de cette église baroque est elle-même théâtrale. En 1638, Anne d'Autriche, reine de France et épouse de Louis XIII, attend depuis 23 ans un héritier. Elle fait vœu d'élever une église à Dieu si on lui accorde un fils. Louis XIV naît cette même année. Sept ans plus tard, en 1645, la reine pose la première pierre du Val-de-Grâce, et c'est Louis XIV enfant, âgé de sept ans, qui scelle le bloc. L'église devient le manifeste politique d'une reine longtemps suspectée de stérilité.

Indice 5 : Le dôme à tambour, signature italienne par excellence
Le dôme à tambour, c'est cette coupole posée sur un cylindre vertical percé de fenêtres (le "tambour"), qui distingue immédiatement les édifices baroques des dômes classiques posés directement sur l'édifice.
Depuis le Pont Alexandre III, le dôme doré des Invalides s'impose. Posé sur un tambour percé de hautes fenêtres rectangulaires, lui-même habillé de colonnes et surmonté d'un lanternon. Cette superposition (édifice + tambour + dôme + lanternon) est la signature directe des grandes basiliques romaines, à commencer par Saint-Pierre du Vatican.
L'église du Dôme des Invalides a été construite à partir de 1677 par Jules Hardouin-Mansart, l'architecte de la galerie des Glaces. Ce que peu de visiteurs savent : Hardouin-Mansart n'avait jamais mis les pieds en Italie. Il a copié le dôme baroque romain à partir de gravures. Bien entendu, le résultat est moins exubérant qu'un original italien, mais le squelette baroque y est, intact.
Pour compléter le repérage, deux autres dômes méritent l'attention : la chapelle de la Sorbonne (construite par Jacques Lemercier à partir de 1635, financée par le cardinal de Richelieu) et à l'Institut de France. Les trois grands dômes parisiens du XVIIe siècle datent tous de la même décennie baroque. Une coïncidence ? Non. La papauté venait de canoniser une dizaine de saints à Rome, et la France catholique répondait en gravant son ciel.

Où voir l'architecture baroque à Paris : 6 adresses
Vous avez maintenant les 5 indices en tête. Voici les 6 adresses parisiennes où les exercer, dans l'ordre que vous préférez. Toutes sont accessibles à pied, et l'extérieur reste gratuit. Vous pouvez d'ailleurs combiner plusieurs d'entre elles avec notre itinéraire pour visiter Paris en un jour à pied, qui passe à proximité de quatre de ces lieux.
Institut de France : 23 quai de Conti, 75006. Métro Pont-Neuf ou Saint-Germain-des-Prés. Le monument baroque parisien le plus complet : ordre colossal, entasis, fronton semi-circulaire, bas-reliefs en abondance.
Église du Val-de-Grâce : 1 place Alphonse-Laveran, 75005. RER Port-Royal. Le dôme à tambour le plus pur de Paris, et l'histoire d'un vœu royal.
Église du Dôme des Invalides : Esplanade des Invalides, 75007. Métro Invalides ou La Tour-Maubourg. La copie française du baroque romain par Hardouin-Mansart, dôme doré visible à des kilomètres.
Chapelle de la Sorbonne : 17 rue de la Sorbonne, 75005. Métro Cluny-La Sorbonne. L'un des trois grands dômes parisiens, signé Lemercier pour Richelieu, et le tombeau du cardinal à l'intérieur.
Église Saint-Paul-Saint-Louis : 99 rue Saint-Antoine, 75004 (Marais). Métro Saint-Paul. Première grande église jésuite de Paris (1627-1641), façade volontairement théâtrale conçue pour la prédication.
Hôtel Salé / Musée Picasso : 5 rue de Thorigny, 75003 (Marais). Métro Saint-Paul ou Chemin Vert. Le cas-école : façade rue baroque, façade jardin classique. Le même bâtiment, deux ambitions.
Pour pousser plus loin la lecture de façades religieuses en France, parcourez aussi notre tour des 10 plus grandes cathédrales de France. Plusieurs d'entre elles ont reçu des ajouts baroques sur leurs façades médiévales.

Et ailleurs ? L'architecture baroque en Italie et en Europe centrale
Si Paris vous donne le goût du baroque, sachez que vous n'en avez vu qu'une version assagie. Pour la pleine puissance, direction Rome : la place Saint-Pierre du Bernin, l'église San Carlo alle Quattro Fontane de Borromini, la Piazza Navona et ses fontaines. La Sicile pousse l'exercice encore plus loin avec Noto et Modica, deux villes entièrement reconstruites au XVIIIe siècle après un tremblement de terre, et classées au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Plus au nord, l'Europe centrale a inventé un baroque encore plus exubérant. Prague (église Saint-Nicolas de Malá Strana), Dresde (le Zwinger), Würzburg (la Résidence et son escalier monumental peint par Tiepolo). C'est le baroque tardif, parfois confondu avec le rococo, qui s'épanouit au XVIIIe siècle quand la France, elle, est déjà passée au néoclassicisme.
Préparez votre balade baroque parisienne avec Altava Odyssey
Voir une façade baroque depuis le trottoir, c'est bien. Comprendre, devant chaque détail, pourquoi l'architecte a fait ce choix-là, à quel pape ou quel roi il répondait, ce que le commanditaire voulait montrer, c'est autre chose. C'est exactement le rôle de nos audioguides.
L'application Altava Odyssey propose des balades audio sur l'Institut de France, le Marais et le Val-de-Grâce, en pas-à-pas, à votre rythme. Pour le contexte historique plus large (Mazarin, Anne d'Autriche, la querelle Bernin contre Perrault sous Louis XIV), notre podcast Histoire de France consacre plusieurs épisodes au XVIIe siècle baroque. À écouter avant le séjour ou pendant la marche.

Lire Paris en italien
L'architecture baroque à Paris est moins flagrante qu'à Rome ou à Prague, mais elle est partout dès qu'on sait la lire. Cinq indices suffisent : l'ordre colossal, l'entasis, la profusion des décors, le fronton semi-circulaire, le dôme à tambour. Vous les repérez ? Vous tenez un édifice né dans l'orbite de Mazarin, du Val-de-Grâce ou des Invalides. La prochaine fois que vous passerez devant l'Institut de France, vous saurez que ce n'est pas un palais "classique" mais un palais qui pense en italien.

FAQ sur l'architecture baroque
Qu'est-ce que l'architecture baroque, en une phrase ?
L'architecture baroque est un style né à Rome au début du XVIIe siècle, qui détourne les règles classiques antiques en y ajoutant opulence des décors, théâtralité des façades et goût des courbes. Il se diffuse en Europe entre 1620 et 1750, avec des variantes nationales plus ou moins exubérantes.
Quelle est la différence entre style baroque et style classique ?
Le classique respecte strictement les règles antiques (colonnes, frontons triangulaires, sobriété) ; le baroque garde ces éléments mais les multiplie, les courbe et les surcharge de décors. En une formule : le classique respecte le silence, le baroque a horreur du vide.
Y a-t-il vraiment de l'architecture baroque en France ?
Oui, mais à doses modérées, surtout dans la première moitié du XVIIe siècle, sous l'influence de Mazarin. Les historiens préfèrent souvent parler de "style Mazarin" ou de "classicisme orné" plutôt que de baroque pur, car les architectes français n'ont jamais abandonné la rigueur antique.
Quels sont les monuments baroques à voir absolument à Paris ?
Six adresses suffisent à faire le tour : l'Institut de France, le Val-de-Grâce, le dôme des Invalides, la chapelle de la Sorbonne, l'église Saint-Paul-Saint-Louis et l'Hôtel Salé. Tous se concentrent sur la rive gauche du 5e au 7e arrondissement, et dans le Marais.
Pourquoi appelle-t-on ce style "baroque" ?
Le mot vient du portugais "barroco", qui désigne une perle de forme irrégulière. Péjoratif à l'origine (les classiques trouvaient le style "tordu" et hors-règles), il a été repris au XIXe siècle par les historiens d'art pour désigner positivement le mouvement.
Le Val-de-Grâce est-il baroque ou classique ?
Le Val-de-Grâce est un cas frontière, généralement classé "baroque français" ou "classicisme baroque". Son dôme à tambour, sa façade chargée et son couronnement curviligne sont baroques ; sa structure générale et son plan en croix latine restent classiques.




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