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Quand la Seine déborde : l’histoire de la crue qui a marqué Paris

  • Photo du rédacteur: Mohamed Sahraoui
    Mohamed Sahraoui
  • 1 déc. 2025
  • 7 min de lecture

Saviez-vous que Paris a souvent eu les pieds dans l’eau ? Les grandes inondations de la capitale ne sont pas qu’une affaire de chiffres ou de repères gravés sur les ponts : elles ont marqué les pierres et la mémoire collective. Chaque crue a forcé les Parisiens à s’adapter, à repenser leur quotidien face à un fleuve parfois imprévisible.


La Tour Eiffel dominant la Seine en crue à Paris, avec les quais inondés et le pont de Bir-Hakeim au premier plan
Face à la Tour Eiffel, la Seine en crue submerge les quais parisiens.

Aujourd’hui encore, il suffit d’ouvrir l’œil pour repérer les traces de ces épisodes spectaculaires, souvent cachées à la vue de tous. Cette balade au fil de la Seine vous propose de redécouvrir des lieux emblématiques de Paris sous un angle insolite : celui d’une ville surprise par les flots, et qui a dû apprendre à vivre avec son fleuve.



Le Zouave du Pont de l’Alma, sentinelle de pierre pour la crue de la Seine


De tous les témoins des colères du fleuve, il est sans doute le plus célèbre. Le Zouave du pont de l’Alma n’est pas qu’une simple statue ; il est le baromètre sentimental des Parisiens face aux caprices de la Seine. Installé en 1856 sous Napoléon III pour commémorer la victoire de la guerre de Crimée, ce soldat de pierre est devenu, malgré lui, l’indicateur officieux de la montée des eaux. La tradition populaire est tenace : quand le Zouave a les pieds dans l’eau, la Seine frémit. Si l’eau atteint ses genoux, la situation devient sérieuse.


Le Zouave du Pont de l'Alma, la statue qui sert de repère pour mesurer la crue de la Seine à Paris, ici avec un niveau d'eau normal.
Le Zouave du Pont de l'Alma, ici par temps calme. Cette statue est l'indicateur non officiel des inondations : lors de la crue historique de 1910, l'eau lui montait jusqu'aux épaules.

Lors de la terrible crue de 1910, le fleuve lui monta jusqu’aux épaules, transformant une partie de la capitale en cité lacustre. Les Parisiens se pressaient alors sur les quais pour observer l’inéluctable submersion de leur sentinelle, symbole d’une ville à la fois fascinée et démunie. Bien que le pont ait été reconstruit dans les années 1970 et la statue déplacée et légèrement surélevée, le réflexe demeure. Chaque alerte de crue ramène les regards vers lui, ce soldat imperturbable qui nous rappelle que Paris, si puissante soit-elle, reste à la merci de son fleuve.



L'Île de la Cité, le berceau de Paris assiégé par l'eau


Au cœur du fleuve, l'Île de la Cité est le point d'origine de Paris, son noyau historique et spirituel. Mais cette position insulaire, si stratégique pour sa fondation, la place en première ligne lors des assauts de la Seine. Durant la crue de 1910, le berceau de Lutèce s'est transformé en une forteresse assiégée par les eaux.


Le Musée du Louvre à Paris pendant une crue de la Seine, avec les quais et les arbres au bord du fleuve entièrement inondés par l'eau marron.
L'Île de la Cité, berceau historique de Paris, avec sa pointe (le Square du Vert-Galant) totalement avalée par les eaux de la Seine en crue.

Les quais, entièrement submergés, ne formaient plus qu'une ligne indistincte avec le fleuve, et l'île se retrouva coupée du reste de la ville, accessible uniquement par des barques naviguant dans les rues adjacentes.


Les caves du Palais de Justice et de la Conciergerie, chargées d'histoire, furent envahies, menaçant les archives de la nation. Plus qu'une simple inondation, l'événement fut vécu comme une attaque symbolique, rappelant aux Parisiens que leur histoire tout entière avait commencé sur ce fragment de terre, à la merci d'un fleuve capable de donner la vie comme de tout reprendre.



La Place de la Concorde, un lac au pied des Champs-Élysées


Vaste et majestueuse, la Place de la Concorde est une scène conçue pour célébrer la grandeur, un chef-d'œuvre d'urbanisme ouvrant la perspective sur les Champs-Élysées. Lors de la crue de 1910, ce décor grandiose a offert l'une des visions les plus surréalistes de l'inondation. L'eau, remontant non seulement de la Seine toute proche mais aussi par les égouts saturés, a transformé l'immense place en un lac calme.


Le Pont de la Concorde à Paris pendant la crue de la Seine, avec l'eau marron qui monte dangereusement, ne laissant que peu d'espace sous les arches.
Le Pont de la Concorde, lien historique entre les deux rives, lutte contre la montée des eaux.

Le jardin des Tuileries voisin était lui aussi noyé, achevant de composer un paysage quasi vénitien au cœur de la capitale. Les rares photographies de barques naviguant à l'endroit même où circulaient d'ordinaire les calèches et les premières automobiles témoignent de la puissance de l'événement : la crue était si vaste qu'elle pouvait effacer l'un des espaces publics les plus emblématiques du monde.



La Gare d'Orsay, joyau de la Belle Époque neutralisé


Inaugurée pour l'Exposition Universelle de 1900, la Gare d'Orsay était un symbole triomphant de la modernité. Avec ses quais souterrains, sa traction électrique et son hôtel luxueux, elle incarnait le progrès et l'optimisme de la Belle Époque. Son emplacement, directement sur les quais de la Seine, était pensé comme une ouverture sur la ville, une vitrine prestigieuse. Mais cette proximité s'est avérée être son talon d'Achille.


Photo d'archive de la crue de 1910 à Paris, montrant la grande nef de la Gare d'Orsay (futur Musée d'Orsay) inondée, avec l'eau reflétant la voûte.
L'actuel Musée d'Orsay, alors Gare d'Orsay, n'a pas été épargné par la crue historique de 1910.

Dix ans seulement après son inauguration, la crue de 1910 a brutalement mis un terme à son activité. L'eau s'est infiltrée partout, noyant les voies ferrées en sous-sol et paralysant entièrement le trafic. Le hall monumental, chef-d'œuvre de métal et de verre, s'est retrouvé les pieds dans l'eau, offrant le spectacle d'une merveille technologique rendue impuissante par la force brute de la nature. La grande horloge, suspendue au-dessus du chaos, continuait de marquer le temps, mais pour la gare, tout s'était arrêté.



Le Quartier Saint-Michel, cœur battant sous les eaux


Le Quartier Latin, avec son dédale de rues anciennes et ses librairies chargées d’histoire, entretient une relation particulièrement intime et dangereuse avec la Seine. Le quartier Saint-Michel, situé à un point névralgique où la Bièvre, aujourd’hui souterraine, rejoignait autrefois le fleuve, a toujours été l'une des premières victimes des inondations.


Carte postale d'archive de la Grande Crue de la Seine de 1910 à Paris, montrant le Pont Saint-Michel avec ses arches aveuglées par les eaux.
Une carte postale d'époque (janvier 1910) montrant des parisiens observant la montée des eaux sur le Pont Saint-Michel.

Lors de la crue de 1910, le spectacle y fut saisissant. Le boulevard Saint-Michel, artère bouillonnante de la vie étudiante, se mua en un canal où des barques de fortune assuraient le transport des habitants. Les sous-sols des immeubles haussmanniens, gorgés d’eau, menaçaient les fondations, tandis que le métro, infrastructure moderne et fierté de l'époque, fut entièrement submergé, ses bouches se transformant en geysers. Les images de la fontaine Saint-Michel, dont les sculptures semblaient émerger d’un lac, ont fait le tour du monde, illustrant la vulnérabilité d’un quartier qui, malgré sa position centrale, se retrouvait isolé, îlot de pierre assiégé par une eau boueuse et implacable.



L’Hôtel de Ville, le pouvoir les pieds dans l’eau


Symbole du pouvoir municipal parisien, l'Hôtel de Ville n'a pas été épargné par la furie du fleuve. Sa proximité avec la rive droite en a fait une cible de choix lors des débordements majeurs. La crue de 1910 a offert une image particulièrement marquante de cette confrontation entre la nature et l'institution. Alors que le bâtiment lui-même, légèrement surélevé, résistait, ses abords furent complètement inondés.


Photo d'archive en noir et blanc de la crue historique de 1910 à Paris, montrant le parvis de la Gare Saint-Lazare complètement inondé.
La crue centennale de 1910 : une image saisissante du parvis de la Gare Saint-Lazare, transformé en un véritable lac

La place de l'Hôtel-de-Ville, d'ordinaire animée par le va-et-vient des Parisiens, fut recouverte par une nappe d'eau, contraignant les fonctionnaires à utiliser des passerelles en bois pour accéder à leurs bureaux. Cet épisode a mis en lumière une réalité crue : même le cœur administratif de la capitale, avec sa façade imposante de style néo-Renaissance, ne pouvait ignorer la menace qui montait des quais. L'inondation de ses caves et la paralysie de tout un quartier ont servi de leçon, rappelant aux édiles que la gestion de Paris passait aussi, et surtout, par la maîtrise de son fleuve.



Le Louvre, trésor du monde face à la montée des eaux


Ancienne forteresse royale devenue le sanctuaire de l'art mondial, le musée du Louvre entretient avec la Seine une relation de proximité aussi magnifique que périlleuse. Bâti en bordure immédiate du fleuve, l'ancien palais du Louvre a toujours vécu avec la conscience du risque. Lors de la crue de 1910, l'inquiétude était palpable. Si les œuvres des étages supérieurs étaient à l'abri, le danger se nichait en sous-sol, dans les immenses réserves où des milliers de trésors non exposés dormaient. L'infiltration des eaux dans ces souterrains représentait une menace directe pour des pans entiers de notre patrimoine.


Une personne en manteau rouge marche sur les quais pavés de la Seine pendant une crue à Paris, avec le Pont des Arts et le musée du Louvre en arrière-plan.
La crue de la Seine, un spectacle qui attire les Parisiens.

Mais cette menace historique a pris une tournure très concrète et moderne lors de la crue de 2016. Face à la montée rapide du fleuve, le musée a dû fermer ses portes en urgence et déclencher son Plan de Prévention des Risques. Cette alerte a agi comme un électrochoc, accélérant une décision sans précédent : le déménagement d'une grande partie des réserves. C'est ainsi qu'a été construit le Centre de Conservation du Louvre à Liévin, dans le nord de la France. Ce véritable exode culturel, pensé pour mettre à l'abri plus de 250 000 œuvres, est la preuve que la colère de la Seine n'est pas une simple anecdote du passé, mais un enjeu capital qui a contraint le plus grand musée du monde à déplacer ses trésors loin de son berceau historique.



La Seine, témoin éternel de l’histoire de Paris


Ce voyage à travers les grandes crues de Paris nous montre que la ville s'est en partie construite contre son fleuve, autant qu'avec lui. Du Zouave du Pont de l'Alma, devenu la conscience populaire de la montée des eaux, aux trésors du Louvre qu'il a fallu déménager par précaution, chaque lieu raconte une histoire de fragilité, d'adaptation et de résilience.


Photo d'archive de l'inondation de Paris en 1910, montrant des hommes en chapeau melon naviguant en barque dans la rue de l'Université inondée.
Scène surréaliste dans la rue de l'Université (7e arr.) lors de la crue de 1910.

Le crue de la Seine n'est pas que des archives du passé ; ils sont une mémoire invisible inscrite dans la topographie même de la capitale. La prochaine fois que vous longerez les quais ou arpenterez les rues de ces quartiers, levez les yeux. Vous découvrirez peut-être, au détour d'une façade, l'un de ces discrets "repères de crue", ces plaques de marbre ou de métal indiquant jusqu'où l'eau est montée en 1658 ou en 1910. C'est une autre façon de lire la ville, en suivant les cicatrices laissées par le fleuve.


Si aujourd'hui Paris est mieux protégée grâce aux grands lacs-réservoirs en amont, cette histoire nous rappelle que la Seine reste une force vivante. Pour prolonger l'immersion, laissez-vous guider par les récits audio d'Odyssey, qui redonnent voix à ces moments où Paris, le temps d'une inondation, redevenait une cité fluviale. Car la Seine, finalement, aura toujours le dernier mot.

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